Lardux Films
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Connaissez vous le Jardin Tropical du Bois de Vincennes ?

2015 , Court Métrage , documentaire

un film de Françoise Poulin-Jacob

Un documentaire de création d’environ 54 minutes, développé avec le soutien du CNC Aide à l’écriture et au Développement, de la Commission Images de la Diversité et de la Procirep Angoa. Produit avec le soutien du CNC Court Métrage et de la Ville de Nogent sur Marne.

Le film est disponible en VOD en version française.

LE FILM

Le projet en friche est le deuxième film de Françoise Poulin Jacob produit par Barbara Levendangeur et Christian Pfohl après le très beau Je vous écris du Havre réalisé en 2010/2011.

C’est un film à l’écriture soignée et aux partis pris de réalisation tranchés. Un film personnel. Un documentaire de création comme on l’entend souvent à propos de ces films documentaires dont le traitement, la réalisation, comptent autant que le « sujet ». C’est pourquoi sûrement le CNC lui a accordé une aide à l’écriture puis au développement. Et de fait, aucune télévision n’a voulu de ce film au ton singulier.

Lors de sa présentation a Lussas aux Rendez Vous d’Aout , un atelier de travail sur les projets, nous avons eu le plaisir de voir publié dans la version web du Monde, un article de Clarisse Fabre sur le projet.

Ce film appuie la ou « ça » fait mal, il déconstruit le langage colonial avec style. Ce style on le découvre dans le « film de présentation » qui accompagnait notre dossier. Pas une bande annonce mais presque une séquence du documentaire, un élément de la réalisation.

A sa première projection publique a Nogent sur Marne dans le cadre des Journées du Patrimoine, il nous aura valu une lettre, anonyme, violemment contre le film, nauséabonde et raciste...

Elle dit :
« Il faudrait déshabiller les mots qui racontent cette histoire : Exotisme/ jardin / acclimatation / carte /exposition / colonial pacification / mission / nation… »

Elle dit encore :
« Et aussi déshabiller les images qui racontent cette histoire, les cartes postales. On en choisirait quelques unes qui traceraient un sentier, ou un sens. ..Il faudrait aussi convoquer les acteurs-fantômes de cette histoire…. mais avant, il faut planter le décor. »

Au début du XXe siècle, le bois de Vincennes accueille les vitrines de la grandeur coloniale française : jardin d’essai tropical, expositions coloniales en 1907, puis en 1931. Depuis, les temps ont changé, les mentalités peut-être aussi. Et c’est là que s’infiltre l’oubli. A l’heure où le repli nationaliste et les réflexes racistes suintent à nouveau, ce film, en choisissant de se concentrer sur un lieu méconnu de cette histoire, le Jardin Tropical à Nogent-sur-Marne, se veut un nécessaire acte de mémoire. Centre de recherche et de conservation de l’agronomie tropicale à l’origine, ce jardin a accueilli l’exposition coloniale de 1907 et la première mosquée érigée sur le sol français. Il est aujourd’hui dans un état d’abandon inavoué, rendu à la végétation, parsemé de ruines et de stèles commémoratives et malgré tout, ouvert au public. Pourquoi avoir abandonné ce jardin ? L’histoire qu’il cache ou qu’il révèle est elle trop récente ? Trop honteuse ? A partir de l’observation et du décryptage de cartes postales publiées à l’époque, En friche revient sur l’histoire de ce jardin pour mettre au jour et mieux comprendre les mécanismes, la rhétorique et les mises en scène de la parade coloniale. Manière aussi de défricher les traces de l’esprit colonial qui ont été incrustées en nous et subsistent encore aujourd’hui.

Note d’intention de réalisation

#1 Genèse et intention
J’ai longtemps cru aux contes de fées, aux elfes et autres créatures magiques et minuscules qui nicheraient dans les herbes folles et qui envouteraient les jardins. J’ai été cette enfant que le zoomorphisme de la littérature enfantine a ravie. Babar, l’éléphant qui marche debout et porte des costumes verts m’enchantait. Un jour, j’ai compris pourquoi Babar marchait debout. Et son beau costume vert est devenu étriqué et révoltant. Babar avait été pris dans un piège puis exhibé dans la vitrine de l’impérialisme colonial. Il représentait l’acte de civilisation accompli par l’Europe colonialiste.
Il y a peut-être chez moi quelque chose de l’ordre de la culpabilité occidentale que je partage avec des personnes de ma génération. Je suis née à l’époque des décolonisations et cette page de l’histoire ne m’a pas été enseignée à l’école parce qu’encore trop récente. Ce que j’en apprenais venait par bribes, glanées ici ou là selon le bon vouloir de la famille, et son désir, ou non, de répondre à mes interrogations. Cet apprentissage empirique a, j’imagine, quelque rapport avec cette culpabilité non exprimée mais latente. Il ne s’agira pas ici de la formuler directement mais ces impressions d’enfance un peu confuses trouveront peut-être quelque écho.

L’expression exposition coloniale a longtemps sonné comme un clairon, l’orgueil des nations dominantes. Avec le temps, l’expression s’est patinée, a pris des nuances désuètes puis s’est laissée recouvrir d’une poussière qu’on oublie d’essuyer. A proximité de Paris, et notamment dans le bois de Vincennes, subsistent des vestiges de ces expositions comme le Palais de la Porte Dorée, le Zoo de Vincennes, le temple bouddhiste, et plus méconnu, le Jardin Tropical (aujourd’hui jardin René Dumont) de Nogent-sur-Marne.
C’est dans ce site aujourd’hui en ruine, dévasté par les intempéries et le vandalisme, colonisé par une végétation galopante, ouvert au public depuis quelque temps mais totalement désert, que je me suis arrêtée pour élaborer ce projet qui consistera à mieux comprendre la représentation de l’empire colonial, cette vitrine sur l’Autre et l’Ailleurs.

#2 Le lieu
Pendant les décennies de l’ère coloniale, ce jardin niché en lisière du bois de Vincennes et de la commune de Nogent-sur-Marne a servi de centre d’expérimentation de la botanique équatoriale et tropicale. _ Il a été un lieu d’apprentissage, d’études, de recherches et de conservation. En 1907, il fut le théâtre d’une exposition coloniale où des indigènes, malgaches, kanak, africains et asiatiques étaient, dans des villages reconstitués, offerts au regard curieux et voyeur des visiteurs. Des édifices à l’architecture évoquant leur pays d’origine servaient de lieux de vente ou de dégustation des produits locaux. Par la suite, ce jardin est devenu un hôpital militaire pour les soldats des troupes coloniales tout en préservant sa vocation de lieu d’études et de conservation agronomique.
Dans ce jardin on a aussi cultivé le « mythe du bon sauvage ». Puis le temps a passé… Ce jardin est à présent une friche. On pourrait dire, une friche mémorielle. C’est un de ces lieux dont on a oublié l’histoire. On passe devant sans savoir. On ne s’interroge même pas sur l’appellation (le nom du lieu). On trace sa route sans même s’interroger. On oublie. On oublie peut-être d’être curieux.
On peut s’interroger sur un tel abandon, sa cause et sa signification. J’ai trouvé force documentation issue des bibliothèques spécialisées, mais peu de mémoire vivante et orale comme si un mutisme volontaire recouvrait cette histoire. Pourtant, le temps de cette histoire est à échelle humaine. Il est donc encore plus difficile d’appréhender ces manques, ces oublis. Même si les choses n’ont pas été relatées par écrit, il est difficile de croire qu’aucune mémoire humaine n’en a conservé la trace. En prenant connaissance de l’histoire de ce lieu, j’ai vite compris que les « vitrines » de l’empire colonial cachaient autant qu’elles montraient.

#3 le dispositif
Le principe sera celui de la déconstruction. En parallèle à la lente décomposition du lieu, je vais tenter de déstructurer l’image parfaite de la représentation, casser la vitrine. La trame narrative du film s’articulera entre chronologie et thématiques et se composera de
huit séquences, chacune associée à une carte postale. Celle-ci sera fouillée, examinée, décryptée jusqu’à la trame du papier pour tenter d’y trouver le moindre indice conduisant à une relecture de l’histoire de ce jardin. La narration s’organise dans un va-et-vient entre passé (la carte postale) et présent (le jardin filmé aujourd’hui). Une voix-off va décrire, s’interroger et s’adresser au personnage photographié sur chaque carte postale. Dans un souci d’égalité, d’une part et d’intimité, d’autre part, tous ces personnages seront tutoyés. Il s’agit de comprendre ainsi l’implication volontaire ou non des acteurs de cette histoire et aussi ou surtout d’impliquer le spectateur. Il s’agit également de lancer une passerelle entre passé et présent en imbriquant les deux temporalités et ce, au regard de quelques thématiques qui pourrait trouver un écho dans le présent. (Qu’est- ce qu’un lieu de mémoire ? Le regard sur l’autre et l’ailleurs, Qu’est ce qu’une nation ?...)

#4 le teaser
Le teaser joint au dossier présente une séquence du film selon le dispositif qui sera mis en place et qui est décrit ci-dessus. J’ai préféré ce principe plutôt que celui de la bande-annonce pour un film qui n’existe pas encore. J’ai volontairement ouvert le texte de façon à survoler quelques thématiques qui seront développées dans le film, notamment les exhibitions d’êtres humains pendant l’exposition coloniale de 1907. Isabelle Berteletti a crée une musique pour ce teaser. Il s’agit donc là d’un aperçu de l’identité réelle, de la forme spécifique qui sera celle du film, du soin que je porterai au moindre détail visuel et sonore afin que tout fasse sens.

#5 la carte postale en tant qu’archive
Les archives sont choisies parmi les très nombreuses cartes postales dont le jardin a fait l’objet. D’une manière générale, j’aime travailler sur les cartes postales. Dans un précédent film, Je vous écris du Havre (dont le DVD est joint à ce dossier) j’avais déjà utilisé la carte postale en tant qu’archive. Je trouve dans leur correspondance ou dans leur photographie, qu’elles présentent bien plus qu’un voyage dans l’espace. J’y trouve un voyage dans le temps. Je les considère comme le vecteur physique et palpable d’une temporalité évanouie. Mais au-delà de l’émotion de cet aspect, elles sont une formidable source de renseignements, d’indices, de pistes et de traces. La collection qui concerne le Jardin Tropical est fournie et peut raconter à elle seule toute l’histoire du site, en tout cas jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale puisqu’ensuite, le jardin a commencé à sombrer dans l’oubli et la décrépitude. Cette collection de cartes postales a été éditée dans un but pédagogique mais aussi pour légitimer et promouvoir l’action de la France dans les colonies.
D’autres sources d’archives (coupures de presse, cartes géographiques, documents manuscrits, lettres, photographies…) viendront en complément mais les cartes postales donneront leur couleur et leur identité au film.

#6 le statut de la voix-off
Elle n’est pas omnisciente, puisqu’elle doute, elle questionne et elle cherche. Mais elle a de l’avance sur le spectateur puisqu’elle lui affirme dès le départ qu’elle va lui livrer le fruit des ses réflexions. Elle va l’aider à se questionner et à douter de ce qu’il voit.
J’ai souhaité que le texte soit dit par Dominique Reymond. C’est une grande dame de théâtre. Son timbre de voix, si particulier, précise et éclaire les mots et les phrases, les donne à écouter autrement. Dans le commentaire, je tente de faire un travail sur les mots, sur leur sens parfois oublié et leur sonorité. J’ai précédemment travaillé avec elle pour mon film Je vous écris du Havre et je souhaite en poursuivant cette collaboration, avancer dans mon travail d’écriture.

#7 la musique d’Isabelle Berteletti
J’ai souhaité travailler avec Isabelle Berteletti après avoir vu le film qu’elle a coréalisé et dont elle a aussi composé la musique, Monsieur M, 1968. Elle s’est très vite impliquée dans le processus créatif du projet. Sa recherche sur le « matériau sonore » est complètement intégrée au sujet, incluant ici essentiellement des instruments « exotiques » d’Afrique, du Vietnam, du Laos … pays représentés lors de l’exposition coloniale de 1907. Jouant du minéral au végétal, ses percussions créent un univers sonore tout à fait singulier. Dans sa composition chaque son est une note de musique qui transcrit l’âme du jardin.
Françoise POULIN JACOB